Avertissement de l’éditeur.

pp. i–viii.

LE

PETIT ALMANACH

DES

GRANDS GOURMANDS.

Cet almanach ne renferme point, ainsi que son titre pourroit le faire présumer, les noms et adresses des grands gourmands de la Capitale, ce qui ne seroit utile à personne; mais bien l’indication raisonnée de tout ce qui peut y flatter la sensualité, ce qui peut l’être à beaucoup de monde.

Le bouleversement opéré dans les fortunes, par une suite nécessaire de la révolution, les ayant mises dans de nouvelles mains, et l’esprit de la plupart de ces riches d’un jour se tournant sur-tout vers les jouissance purement animales, on a cru leur rendre service en leur offrant un guide sûr dans la partie la plus solide de leurs affections les plus chères.  Le cœur de la plupart des Parisiens opulens s’est tout-à-coup métamorphosé en gésier ; leurs sentimens ne sont plus que des sensations, et leurs désirs que des appétits ; c’est donc les servir convenablement que de leur donner en quelques pages, les moyens de tirer, sous le rapport de la bonne chère, le meilleur parti possible et de leurs penchans et de leurs écus.

Au reste, les plaisirs qu’on doit à la cuisine ont toujours tenu un rang distingué parmi tous ceux des hommes rassemblés en société. En dépit des Stoïciens, l’on conviendra que ce sont les premiers que l’on éprouve, les derniers que l’on quitte, et ceux que l’on peut goûter le plus souvent. Pour beaucoup de gens, un estomac à toute éprouve est le premier principe de tout bonheur ; et il nous seroit facile de prouver que, même chez tous les hommes, ce viscère influe, plus que l’on ne croit, sur les destinées morales de la vie.

Mais sans nous perdre ici dans des discussions métaphysiques, qui ne seroient peut-être pas comprises par* tous ceux pour qui nous écrivons, et qui appartiennent à la philosophie beaucoup plus qu’à la cuisine, revenons au principal objet de cet Almanach, qui est de guider et d’éclairer les Gourmands dans le labyrinthe de leurs jouissances apéritives.

Qu’on se figure un riche chargé d’or, pressé du besoin de le dépenser, et sous la tutelle d’un cuisinier ignorant ou frippon, et l’on sentira combien notre petit ouvrage étoit nécessaire. Notre Midas, sans guide dans cette vaste carrière, se ruinera sans se faire honneur ; et de malins parasites se moqueront encore de lui et de la chère qu’il  leur aura fait faire, qui, pour être dispendieuse, n’en sera pas moins, fort souvent, détestable.

Si se riche, au contraire, possède à fond la topographie alimentaire de la France, ou même, à son défaut, seulement celle de Paris, s’il connoît le rapport des saisons avec les comestibles, si, raisonnant son appétit, il sait le diriger d’après des principes invariables et sûrs ; enfin, si, présidant lui-même aux achats, il les fait faire en temps utile et en magasins convenables, il se trouvera alors avoir résolu le problême que l’intendant d’Harpagon proposoit à Maître Jacques, et qu’aucun cuisinier, passé, présent et futur, n’a jamais voulu comprendre et ne comprendra probablement jamais : celui

de faire bonne chère avec peu d’argent.**

On voit que, sous ce dernier rapport, notre Almanach ne deviendra pas moins utile aux fortunes bornées qu’aux maisons opulentes.

Dans un travail de cette nature, il falloit suivre un plan régulier, et y faire régner une sorte de méthode. Le titre de notre livre en a réglé d’abord à la distribution, et les douze mois de l’ancien Calendrier (car le moderne n’a pu s’adapter encore à cette division) formeront autant de chapitres consacrés aux productions alimentaires correspondantes à ces époques.

Nous ferons ensuite, dans Paris, quelques Promenades nutritives, et nous nous arrêterons avec complaisance dans les magasins les plus faits pour exciter l’appétit par leur assortimens, et pour le satisfaire par leurs prix raisonnables.

Nous donnerons, en même temps, dans ce petit Voyage, d’une espèce nouvelle, l’adresse exacte, et quelque détails particuliers sur les Artistes les plus célèbres dans la confection des alimens recherchés ; et l’on verra que, si la Révolution a été funeste, en France, à la plupart des arts, celui de la cuisine, loin d’en avoir souffert, lui a dû ses progrès rapides et sa mobile activité.

Enfin, sous le titre de Variétés, nous rassemblerons quelques anecdotes inédites, quelques fragmens de morale, quelques détails originaux, qui, rentrant dans le but de notre travail, se rapporteront tous à l’art alimentaire, pour la plus grande gloire duquel nous l’avons entrepris.

Il nous reste à solliciter l’indulgence du Public pour ce petit écrit, qui ne peut acquérir quelque perfection que par la suite. Ceci n’est en quelque sorte qu’un essai : mais si l’on nous donne occasion de le répéter chaque année, nous profiterons des lumières qui nous seront communiquées ; et cet Almanach méritera pour lors, sous un double rapport, le titre d’Almanach des Gourmands, puisqu’il deviendra tout à-la-fois leur guide et leur ouvrage.

Ajoutons, en finissant cette longue Préface, que le Rédacteur, que des raisons de modestie ont empêché de se faire connoître, nous permet d’annoncer que, fils d’un père qui passoit pour tenir l’une des tables les plus recherchées de Paris, et descendant d’un aïeul mort du champ d’honneur, c’est-à-dire, des suites d’une indigestion de pâté de foies gras, il avoit plus que bien d’autres, peut-être, des titres et des moyens pour donner au Public l’Almanach des Gourmands.

N.B. La précipitation avec laquelle ce petit ouvrage a été conçu, composé, rédigé et même réimprimé, nous exposera, sans doute, a beaucoup de reproches et de réclamations. Nous irons au-devant avec un mot ; c’est que la perfection est la fille du temps ; et si beaucoup d’artistes et de magasins attrayans manquent encore à notre nomenclature ; l’amour-propre ne doit point se hâter de s’en plaindre et de nous condamner. Sans autres secours que ceux qu’il a tirés de lui-même pour cette rédaction, l’Auteur a dû nécessairement y laisser beaucoup de lacunes. C’est à tous ceux qu’elle intéressent a vouloit bien l’aider à les remplir. Un recueil absolument complet dans ce genre, est l’ouvrage de vingt années de soins, de recherches, de travail et de méditations.

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Notes :

*La deuxième édition remplace cette phrase par : « du goût de ».

**Molière, Le Misanthrope, III, 1.

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